mercredi 24 décembre 2014

La fille sur le coffre à bagages de John O'Hara


A New-York, pendant la Prohibition, James Malloy, le narrateur, est attaché de presse pour une société cinématographique. Son patron le charge d'accompagner Charlotte Sears, dite Chottie, c'est-à-dire d'être son chauffeur et, si besoin, son cavalier. Chottie est une actrice sur le déclin, car la trentaine passée, on ne lui propose plus beaucoup de rôles. Malloy découvre aussi qu'elle est la maîtresse de Thomas Hunterden, un riche et mystérieux homme d'affaires lié à la pègre. De bars clandestins en soirées mondaines, nous voici embarqués dans le monde terrible du show-biz...

Autant le dire tout de suite, j'ai été assez déçue par ce très court roman. En effet, si le style de l'auteur, que l'on surnomme le "Balzac américain" est agréable, l'histoire en elle-même manque terriblement de profondeur. Les personnages sont fades : passe encore Chottie Sears dans le rôle d'une actrice passée de mode mais que dire de ce James Malloy qui tombe amoureux toutes les cinq minutes et de ce Thomas Hunterden, personnage qui aurait pu être complexe mais dont le mystère est carrément sous-exploité. On a  affaire à une succession de dialogues entre les personnages, et même si certaines répliques sont bien tournées, il manque l'ambiance, qu'on imagine folle, de New-York des années 1920 et le portrait qui en est fait est très peu développé. Même la description du monde du cinéma à cette époque manque d'épaisseur. A cause de l'insuffisance de descriptions, je ne suis pas vraiment rentrée dans le roman. Et, je cherche encore le rapport avec le titre du roman, surtout que le titre original est Sermons and soda-water.

mardi 16 décembre 2014

Du domaine des Murmures de Carole Martinez

Nous sommes en 1187. Esclarmonde a quinze ans lorsque son père, le châtelain du domaine des Murmures, décide de la donner en mariage à Lothaire, fils d'un puissant voisin. Mais Esclarmonde refuse et, en pleine cérémonie, se tranche une oreille et affirme son vœu de se donner au Christ. Elle exige alors que l'on construise une chapelle de pierre aux Murmures et qu'on y aménage une tombe pour y être enfermée jusqu'à sa mort. Elle devient une sainte que des pèlerins viennent sans cesse visiter et obtient ainsi une certaine influence lui permettant d'agir sur le monde depuis sa tombe. Lorsqu'elle accouche d'un petit garçon dans sa tombe, c'est le début d'une renommée importante - on ne peut que la comparer à la Vierge Marie - mais aussi celui de sa vie de mère, qui la pousse bien sûr à se demander si elle a fait le bon choix...

J'ai aimé Esclarmonde, un personnage fort et une femme très moderne pour son temps, radicale dans ses actes et ses paroles. Elle est féministe avant l'heure, s'élevant contre le sort fait aux femmes à son époque, soumises d'abord à leur père et ensuite à leur mari. Elle est admirable, indépendante, capable de prendre des décisions par elle-même mais également d'influer sur les gens qui l'entourent. C'est elle qui pousse son père à partir en croisade en Terre sainte et, c'est au travers des visions qu'elle a, qu'on suit le terrible destin des croisés. C'est ainsi que le lecteur ne reste pas cloitré dans une prison de pierre, mais voyage aussi dans le monde au Moyen Âge. Lorsqu'elle devient mère, on ne peut être que touché par l'amour qu'elle porte à son fils mais aussi, au déchirement de leur séparation, car son fils Elzéar ne pourra rester auprès d'elle que tant qu'il parvient à passer les barreaux de sa prison.

Côté écriture, on a affaire ici à une narration du point de vue d'Esclarmonde qui s'exprime directement au lecteur, auquel elle raconte son histoire. L'avantage est de nous plonger directement dans le monde d'Esclarmonde, mais j'avoue ne pas être une adepte de la narration à la première personne, qui finit parfois par être un peu lourde. Autre point qui m'a un peu déplu, ce sont les dialogues pas toujours très crédibles : on peine à imaginer une servante s'exprimer de la même manière que sa maîtresse. Mais c'est un point de détail car j'ai globalement apprécié l'écriture de Carole Martinez, ses envolées lyriques et épiques, ses belles descriptions très imagées qui nous transportent du domaine des Murmures jusqu'en Terre Sainte et font de ce roman un beau conte.
 
Extrait : Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l'oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n'imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi.

mardi 9 décembre 2014

La Maison dans l'arbre de Mitsuyo Kakuta

À la mort de son grand-père, Yoshitsugu réalise qu’il ne sait rien de sa famille. Dans le restaurant de ses parents au cœur du quartier de Shinjuku à Tokyo, certaines choses ne se racontent pas.

Lors des funérailles de son aïeul, de vieux amis fredonnent soudain un chant évoquant une terre balayée par le vent. Et une tante jusqu’alors silencieuse lui révèle que ses transparents ont un jour vécu en Mandchourie.

C’est ainsi que Yoshitsugu décide, à la demande de sa grand-mère, de refaire le voyage, de l’accompagner sur les traces d’un passé effacé. Et c’est pour lui l’opportunité singulière de découvrir le destin de son pays, cet archipel jadis embarqué dans la dangereuse aventure qui consistait à réaliser “l’Harmonie au sein de la Grande Asie”.



A la mort de son grand-père, Yoshitsugu s'aperçoit que sa famille n'est pas comme les autres. Il avait déjà quelques doutes sur la normalité de sa maison où vivent ses grands-parents, ses parents et son oncle au chômage et où la frontière entre le restaurant qu'ils tiennent et leur maison est presque inexistante, causant ainsi un remue-ménage constant. Mais, à la mort du grand-père, il se rend compte qu'il connait très peu de choses sur la vie de ses grands-parents et qu'ils n'ont même pas de tombe des ancêtres sur laquelle toutes les familles japonaises "normales" vont se recueillir. Comme si avant les grands-parents, il n'y avait rien eu, pas de parents, pas de frère ni de sœur. Alors qu'il s'interroge, il apprend par sa tante Kyoko que ses grands-parents se sont connus et mariés en Mandchourie. Yoshitsugu décide alors de partir en Mandchourie avec sa grand-mère, pour qu'une dernière fois avant de mourir, elle revoit le pays dans lequel elle a passé une partie de sa vie.

Avec La Maison dans l'Arbre, Mitsuyo Kakuta nous offre un voyage dans un pan de l'histoire du Japon. On commence avec la génération des grands-parents, qui quittent le Japon dans les années 1930, pour la Mandchourie (envahie par le Japon pour constituer l'avant-poste de l'occupation japonaise en Chine). Le gouvernement, après la crise économique de 1929, vante les qualités de la Mandchourie, les terres agricoles abondantes et le travail qu'on y trouve. Une aubaine pour tous les jeunes Japonais qui ne savent que faire dans leur pays étroit et cherchent à se construire une nouvelle vie. Viennent ensuite la Seconde Guerre Mondiale et l'Union Soviétique attaque les Japonais en Mandchourie. Les grands-parents décident alors de rentrer au Japon, avec leur enfants en bas âge, et le voyage se fait dans des conditions atroces. A nouveau, ils doivent repartir à zéro et se construire une nouvelle vie. Viennent ensuite des périodes de pleine croissance ou de récession qui impactent la vie de la famille. On suit également Shinnosuke, le père de Yoshitsugu, qui traverse d'autres périodes marquantes de l'histoire japonaise, notamment l'année 1968 et les mouvements étudiants.

La Maison dans l'arbre est donc un roman qui nous plonge dans l'histoire, parfois méconnue, du Japon, mais aussi dans celle d'une famille. Une famille d'ailleurs très particulière qui m'a déroutée au début du roman. Personne ne pleure la mort du grand-père, les membres de la famille semblent peu attachés les uns aux autres. C'est à travers les yeux de Yoshitsugu qu'on entrevoit la vie de cette famille, et lui-même se pose des questions sur ses grands-parents, parents, oncle et tante, frères et sœurs qui semblent tous fuir leurs responsabilités et se laisser vivre, se laisser porter par les événements. Lui-même est ainsi et l'histoire de ses grands-parents qu'il découvre en allant en Mandchourie semble être l'occasion de se reprendre en main. Avec ce roman, on aperçoit également ce que peut-être la société japonaise d'aujourd'hui, et notamment la vie des jeunes adultes.

Avec La Maison dans l'arbre, on suit l'histoire de trois générations d'une famille japonaise et l'histoire du pays du 20e siècle jusqu'à aujourd'hui. On y voit comment les événements historiques d'un pays touche les membres d'une famille et, si j'ai eu un peu de mal à comprendre le fonctionnement de cette famille au tout début, je me suis ensuite passionnée pour leur histoire.

vendredi 5 décembre 2014

Le Complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood

Cambridge, de nos jours. Au détour d’une allée de l’imposant campus, Oscar est irrésistiblement attiré par la puissance de l’orgue et des chants provenant d’une chapelle. Subjugué malgré lui, Oscar ne peut maîtriser un sentiment d’extase. Premier rouage de l’engrenage. Dans l’assemblée, une jeune femme attire son attention. Iris n’est autre que la sœur de l’organiste virtuose, Eden Bellwether, dont la passion exclusive pour la musique baroque s’accompagne d’étranges conceptions sur son usage hypnotique… 
Bientôt intégré au petit groupe qui gravite autour d’Eden et Iris, mais de plus en plus perturbé par ce qui se trame dans la chapelle des Bellwether, Oscar en appelle à Herbert Crest, spécialiste incontesté des troubles de la personnalité. De manière inexorable, le célèbre professeur et l’étudiant manipulateur vont s’affronter dans une partie d’échecs en forme de duel, où chaque pièce avancée met en jeu l’équilibre mental de l’un et l’espérance de survie de l’autre.

Ce livre m'intriguait beaucoup. Premier roman du britannique Benjamin Wood, il a de très bonnes critiques et a reçu le Prix du Roman Fnac 2014. C'est pourquoi, lorsque PriceMinister l'a proposé dans ses matchs de la rentrée littéraire, je n'ai pas beaucoup hésité avant de le choisir. 

Le résumé annonçait un roman avec une intrigue complexe, de quoi passer un très bon moment. Oscar est un jeune homme qui vit seul, à proximité du campus de la fameuse université de Cambridge. Aide-soignant dans une maison de retraite, il s'occupe des résidents avec ferveur et s'est notamment pris d'affection pour le Dr Paulsen, ancien professeur de lettres et chargé de cours à King's College. Oscar mène une vie tranquille et solitaire, sans ambition particulière. Un soir, en passant devant la chapelle de King's College, il est comme happé par la beauté de la musique de l'orgue et est mystérieusement attiré à l'intérieur. C'est alors qu'il rencontre Iris, une jeune étudiante en médecine, et son frère Eden, qui n'est autre que l'organiste talentueux. Cette rencontre décisive va bouleverser la vie d'Oscar, qui tombe rapidement amoureux de la jeune fille. Mais il devra s'adapter à un monde bourgeois qui n'est pas le sien et s'intégrer dans un groupe d'amis, tous étudiants. Il devra surtout faire avec la personnalité singulière et envahissante d'Eden et l'emprise mystérieuse que ce dernier semble avoir sur sa sœur Iris et sur ses amis. 

Eden est un personnage complexe, complètement narcissique, persuadé d'être capable d'hypnotiser et même de guérir grâce au pouvoir de sa musique. Tous, famille et amis, semblent graviter autour de lui et Eden agit presque comme un gourou. Tout l'oppose à Oscar, jeune homme normal et modeste. En tant qu'observateur extérieur, Oscar ne cesse de se poser des questions sur les capacités d'Eden, jusqu'à les remettre en question. Il ne sait quoi croire face aux phénoménales démonstrations d'Eden et choisit alors de le confronter à Herbert Crest, spécialiste reconnu des troubles de la personnalité et ancien ami du Dr Paulsen. Un jeu de pouvoir commence et Oscar, Iris et leurs amis risque d'en être les malheureuses victimes.

Eden Bellwether est-il totalement fou ou incroyablement génial ? C'est ce que je n'ai cessé de me demander pendant ma lecture, tout comme Oscar. C'est là le talent de l'auteur qui réussit à nous tenir en haleine avec pourtant peu d'action. Benjamin Wood a créé des personnages attachants, tous intéressants et différents. On ne peut être que touché par le Dr Paulsen qui se voit vieillir et perdre ses facultés physiques et mentales sans pouvoir rien y faire et par l'amitié qui lie avec Oscar. Et comment ne pas éprouver de compassion pour Iris, qui a grandi derrière la personnalité extravagante de son frère ? C'est bien sûr le duel entre Eden et Oscar qui occupe le devant de la scène pour notre plus grand plaisir.

Le Complexe d'Eden Bellwether est un excellent premier roman, bien écrit, à l'intrigue très bien maitrisée, et je l'ai dévoré d'un bout à l'autre avec un plaisir jamais déçu !

lundi 1 décembre 2014

Petits oiseaux de Yôko Ogawa

Petits oiseaux est l'histoire d'un homme, surnommé "monsieur aux petits oiseaux" dans le quartier, mais que personne ne connaît vraiment. Retrouvé mort serrant une cage contenant un oiseau à lunettes, Yôko Ogawa nous relate sa vie en commençant par son enfance auprès de sa mère et son frère aîné. Il est le seul à pouvoir communiquer avec ce frère étrange mais attachant, qui ne parle que la langue pawpaw, le langage des oiseaux oublié depuis longtemps par les hommes. Après la mort de leur mère, les deux frères continuent à vivre ensemble. Le monsieur aux petits oiseaux devient régisseur d'une belle propriété et son frère passe de longs moments seul à observer les oiseaux d'une belle volière dans le jardin d'enfants à proximité. Il sait tendre l'oreille et écouter avec toute l'attention requise le chant des oiseaux comme s'il les comprenait.
En plus de son travail de régisseur, la directrice du jardin d'enfants confie l'entretien de la volière à notre monsieur aux petits oiseaux, ce qui va lui valoir son surnom affectueux donné par les enfants. Il effectue cette tâche avec détermination, efficacité et rigueur. 
La vie des deux frères est très calme et toute réglée. Parfois, ils s'organisent des voyages imaginaires, préparant leurs bagages avec beaucoup d'entrain mais ne vont jamais plus loin que la volière. 

Petits oiseaux est un beau roman dans lequel il ne passe pas grand chose, disons-le, mais qui est empreint de poésie et de douceur. On tombe facilement sous le charme de cette tranquillité et on s'attache au très réservé monsieur aux petits oiseaux qui mène une vie très humble, simple et banale. D'année en année, les choses changent, le monsieur aux petits oiseaux vieillit, nous touchant par son extrême solitude. Ce sont les quelques rencontres qu'il fait qui ponctuent le récit et marquent certaines périodes de sa vie : la directrice du jardin d'enfants qui lui confie la tâche importante de sa vie, la bibliothécaire qui lui offre ses premiers émois, un vieux monsieur et son étrange boite à grillon... Les oiseaux occupent toute la vie ou presque des deux frères et leur relation est touchante. Petits oiseaux est un roman qui a su m'émouvoir grâce à la belle écriture de Yôko Ogawa et les thèmes évoqués.

Extrait : A ce moment-là se produisit un chant plus fort et bien distinct. Comme à un signal plusieurs oiseaux battirent des ailes, tandis que les quelques autres qui restaient couraient de long en large sur le perchoir. Quelle que soit son espèce, dès qu'un oiseau étend ses ailes, il paraît étonnamment grand. Au point que l'on peut se surprendre à se demander où il pouvait bien cacher quelque chose d'aussi grand dans son corps. Sous ses ailes se dissimule quelque chose dont on n'avait pas idée, se dit-on. En même temps on est surpris de découvrir à quel point paraissent vieilles les pattes qui vont et viennent sur le perchoir. En comparaison des plumes douces, du bec corné et de l’œil vif, ces pattes décharnées, nues et d'une pâle couleur chair, avec des protubérances ici ou là, ont l'air bien vieux.

jeudi 9 octobre 2014

Pilules bleues de Frederik Peeters

Pilules bleues est une bande-dessinée autobiographique racontant la relation de l'auteur avec Cati, séropositive et mère d'un petit garçon, lui aussi séropositif. La BD s'attache à décrire leur histoire d'amour touchante (les rencontres manquées depuis le lycée) et la façon dont le couple va apprendre à gérer la maladie et les multiples conséquences sur leur vie quotidienne. Elle évoque également le sentiment de paternité de l'auteur vis-à-vis du petit garçon et la difficulté de leur relation naissante. 

Racontée avec des dessins en noir et blanc, de façon très intime, on ne tombe pourtant jamais dans le pathos. Non, il y a de l'humour, de la tendresse et même de la poésie : les passages où l'auteur nous plonge dans son imaginaire sont très réussis. Bien sûr, derrière tout ça, il y a la peur de la maladie, de la contamination et de la mort, ainsi que la culpabilité de Cati, qui se sent responsable de la maladie de son fils, mais il  y a surtout beaucoup d'amour qui donne leur force aux personnages.

© Atrabile


On a donc un récit pas sombre du tout, qui nous donne à voir des passages tirés de leur quotidien, de leur vie intime. Ces passages qui ne se suivent pas donnent un aspect plutôt décousu sans être gênant, car la bande-dessinée est très bien construite et alterne les moments doux avec les moments plus durs.

© Atrabile


Je viens à peine de découvrir cette BD sortie en 2001 chez Atrabile et déjà récompensée. C'est un coup de cœur ! Elle a donné lieu à une adaptation sous la forme d'un téléfilm pas trop mal diffusé tout récemment sur Arte.

lundi 6 octobre 2014

Ça pourrait bien être votre jour de chance de Mileta Prodanović

Belgrade, 1999, pendant les bombardements de l’OTAN.  Dans l’espoir d’émigrer aux États-Unis et de quitter leur condition d’Européens de l’Est, le narrateur et son épouse décident non seulement de participer à la loterie de l’immigration organisée par le gouvernement américain, mais également d’y inscrire leur chienne Milica. C’est cette dernière qui remporte le ticket gagnant, et se révèle soudain douée de parole. Mais d’autres phénomènes étranges font leur apparition : certains livres deviennent comestibles, les appareils ménagers sont capables de mener une révolte suicidaire, les animaux de compagnie ont des prétentions d’écrivains...

C'est en lisant le résumé du roman ci-dessus que je me suis laissée facilement tenter par ce titre proposé chez Libfly pour l'opération La Voie des Indés (dont je vous avais parlé ici). En effet, le roman me permettait de découvrir la littérature serbe et promettait d'être drôle et original.

L'action du roman se déroule à huis clos : un couple et leur chienne, retranchés dans leur appartement à Belgrade, pendant les bombardements de l'OTAN en 1999. Milica, petite chienne noire, gagne la loterie et donc la fameuse carte verte lui permettant de s'installer aux États-Unis. Là voilà soudainement douée de parole, et elle ne va pas se priver pour l'utiliser, allant même jusqu'à écrire un livre. Elle adopte les valeurs et croyances des Américains (et donc de l'OTAN), ses futurs compatriotes, et c'est l'occasion de débats très animés avec ses maitres serbes. Pendant qu'ils enchainent leurs réflexions autour de la guerre et de leurs pays, leur quotidien s'écroule sous les bombardements, renforçant le côté absurde de la situation : animaux sauvages en liberté, aliens qui débarquent, appareils ménagers qui disjonctent, coupures d'eau et d'électricité...

Dès la préface intitulée "Nous , Européens de l'Est", le ton du roman est donné : "Rares sont ceux, dans l'Occident éclairé, qui ont connaissance de cette donnée : en Europe de l'Est, les gens naissent avec une trompe et des cornes.". Mileta Prodanović s'attache à décrire la société serbe avec une ironie féroce et un cynisme mordant. Écrit pendant les bombardements de Belgrade en 1999, ce roman n'est pas très tendre ni avec les Serbes, ni avec les Américains. Un petit rappel historique s'impose : les bombardements de Belgrade de 1999 (Opération Allied Force) ont eu lieu pendant la guerre du Kosovo dans le but de faire plier la République fédérale de Yougoslavie et de renverser le dictateur au pouvoir, Slobodan Milošević. Cette opération a duré 78 jours, a causé de graves problèmes sanitaires et tué des centaines de civils, pour lesquels l'OTAN a invoqué le concept de "dommage collatéral". Le sous-titre du roman "un livre collatéral et absolument politiquement incorrect" y fait donc clairement allusion. Mais pas de sang, de morts ou de blessés dans le roman. La force de Mileta Prodanović est de jouer exclusivement avec le langage : il parodie discours officiels, discours médiatiques, discours de propagande provenant des deux côtés, il donne la parole à Milica mais aussi aux médias (la télévision est la seule à ne pas tomber en panne !) faisant entendre deux sons de cloche tout en insistant sur leurs ressemblances absurdes. On a donc très peu d'action et de descriptions mais beaucoup de dialogues.

Ironie, parodie, des effets de langage difficiles à traduire selon l'aveu même de la traductrice, Chloé Billon, dans sa postface qui éclaire bien des choses. Si on rajoute en plus ma méconnaissance des faits historiques et de la culture serbe en général (comportement, humour...), on comprend mieux pourquoi il m'a été difficile de rentrer complètement dans ce roman et d'en saisir tous les aspects. Si j'ai apprécié l'humour de l'auteur, je n'ai sans doute pas saisi toutes les allusions et ai fini par me lasser quelque peu du du côté jusqu'au-boutiste dans l'absurde. Ça pourrait bien être votre jour de chance est un livre que je conseillerai plutôt aux initiés, si on ne veut pas passer un peu à côté !

lundi 22 septembre 2014

Joli'Soirée : soirée cosmétique maison pleine de surprises !

Il y a quelques temps, j'ai été invitée à la Joli'Soirée cosmétique, organisée par la marque Joli'Essence, spécialisée dans la cosmétique maison. La soirée se déroulait chez Nelly, du blog Pincée de Fantaisie, qui nous a offert à son habitude un accueil exceptionnel. Cette soirée a été magique, remplie de belles surprises, de superbes rencontres et découvertes.

Au programme, atelier de cosmétique bio et maison, bons plats maisons, découvertes de créatrices du sud et rencontre entre blogueuses.

On a pu découvrir Brunch me up, dont j'adore le concept : vous êtes à Aix-en-Provence ou aux alentours ? On vous livre le brunch de votre choix à domicile ! Vous n'habitez pas à Aix comme moi ? Pas de panique, on vous livre également dans un parc aixois, on vous l'installe sur une nappe à carreaux vichy et hop, vous vous régalez. Tout est fait maison et avec des produits frais ! Ce soir-là, Matthias de Brunch me up nous a fait découvrir quelques-unes de ses recettes salées et sucrées, et c'était juste délicieux. Mention spéciale aux cupcakes framboise qui, en plus d'être visuellement à tomber, étaient une merveille pour les papilles. Merci Matthias !


Côté créatrices, étaient présentes Caroline de Petite Mila, Sophie de Bijoux Bloom, Agnieszka de So Mug et Coralie de la box Made in Provence. Toutes des talentueuses créatrices du Sud !

Petite Mila, ce sont des tote bags, pochettes et affiches déco, au design original, que j'avais déjà découverts sur les Créa Market à Marseille. Bonne nouvelle de la rentrée, la collection est maintenant en coton biologique et de nouveaux produits sont arrivés (J'ADORE !). Quant à moi, j'avais déjà le tote bag chat, je suis repartie avec la pochette Marseille qui ne quitte plus mon sac !


J'ai également beaucoup aimé les chouettes bijoux Bloom, très mignons, girly à souhait : boucles d'oreilles, broches, colliers... Bien sûr je ne pouvais que craquer sur un collier rouge et des boucles d'oreilles cœur en bambou !



Gros coup de cœur également pour So Mug, qui propose des mugs au beau design provençal. C'est frais, c'est original et j'adore ! Vous pouvez aussi faire personnaliser vos mugs, c'est génial. J'ai déjà le mug olives offert par ma Nelly, et je l'adore !


Enfin, la box Made in Provence propose tous les mois de nous faire découvrir une sélection de cinq produits exclusivement provençaux : gourmandises, cosmétiques, surprises de créateurs du coin, choisis avec beaucoup de goût. Pour voir les box des mois précédents et découvrir les produits sélectionnés, c'est par ici. En tout cas, on en reparlera sur le blog, c'est sûr ;)



Bien sûr, cette soirée était surtout organisée pour nous faire découvrir la marque Joli'Essence à l'occasion d'un atelier cosmétique organisé spécialement pour nous. Comme je le disais, Joli'Essence est une marque de cosmétiques bio et fait maison : on trouve sur leur site en ligne tout le matériel et les matières premières nécessaires pour fabriquer ses propres produits de beauté (maquillage, soin) mais également des produits finis bio, des recettes et même des box à offrir ou s'offrir. 

Nous avions le choix entre deux ateliers pour fabriquer deux crèmes différentes : la crème raffermissante à l'acide hyaluronique ou l'embellisseur de teint Magic Red Touch. J'ai choisi ce dernier et ce sont les superbes Fanny et Tiphanie qui ont mené les ateliers et ont su nous faire partager leur expertise et leurs conseils de manière pédagogique et ludique. Bref, on s'est amusées comme des petites folles et on est reparties toutes fières avec nos produits fait maison et à la composition impeccable. 


Personnellement, j'utilise quasiment tous les jours l'embellisseur de teint en l'appliquant comme conseillé par de petites touches sur les joues, comme un blush, pour me donner bonne mine le matin, et ça marche du tonnerre.

Voilà, on a fini le tour de cette superbe Joli'Soirée, qui, comme vous avez pu le voir,  a vraiment été riche en découvertes et coups de cœur. Merci à Joli'Essence et à Nelly pour leur accueil et merci à Matthias et à toutes les créatrices (déjà citées ci-dessus) et blogueuses présentes : Marion (Un poisson nommé Marcel), Corinne (Ma Cigale est fantastique), Sophie (Sof la Girafe), Camille et Morgane (Jenychooz), Lison (C moi qui l'a fait) et Marion (La Fée des tambouilles). On se refait ça quand vous voulez !

mardi 16 septembre 2014

Pizzeria Sauveur, quartier de Noailles, Marseille

Samedi dernier, à l'occasion de Mix Food (un grand banquet, des dégustations et des démonstrations en partenariat avec le Mucem et leur exposition Food), nous nous sommes baladés dans le quartier de Noailles à la découverte des commerces très variés et de nouvelles saveurs. C'est là que nous avons trouvé une pépite de restaurant, une adresse dont j'avais envie de vous parler car elle le mérite vraiment.

Il s'agit de la pizzeria Sauveur, créée en 1943 par Sauveur Di Paola, et actuellement sous la responsabilité de Fabrice Giacalone.


Ce restaurant est une véritable institution, reconnu comme l'une des meilleures pizzerias de Marseille (et au vu du nombre, ce n'est pas facile !) et malgré tout, nous n'y étions jamais allés avant, quelle erreur ! D'ailleurs, il vaut mieux réserver, succès oblige, car les deux salles sont souvent pleines, mais le personnel est aux petits soins pour nous trouver une table libre. Le service n'est pas très long malgré l'affluence et le personnel très sympathique. De vrais amours comme Fabrice Giacalone : le chef devait faire une démonstration culinaire le matin à l'occasion de Mix Food mais devant l'intérêt des enfants, a continué pendant tout le service, à faire des raviolis avec eux. Bravo !


Côté carte, on trouve bien sûr beaucoup de pizzas (entre 9,50 et 15 euros selon les garnitures et la taille) mais également des spécialités italiennes (cannellonis, raviolis, pâtes...). Quasiment tout est fait maison et avec des produits frais issus directement du marché d'à côté.

Allez, passons à table ! Nous avons d'abord testé l'assiette d'antipasti : torta (chausson à la saucisse italienne et petit pois), mozzarella en carrosse (panée avec des tomates et de la roquette), chausson brousse/épinard, aubergines alla parmigiana, jambon de Parme et champignons marinés.


Un vrai régal que nous avons partagés à deux, les quantités étant bien suffisantes. Aucune déception sur ce plat, tout était savoureux !

Nous avons ensuite enchaîné sur une pizza (petite taille) pour deux encore : la pizza Pesto, avec pesto frais, mozzarella di Buffala, pignons, roquette, jambon cru et parmesan.


La pâte était fine à souhait et la garniture bien épaisse. Franchement, on s'est cassés le ventre comme on dit ! Tellement que nous n'avons pas pris de dessert, et pour une gourmande comme moi, c'est vraiment, vraiment exceptionnel ! Tant pis, nous serons donc obligés d'y retourner pour goûter les cannolis et le tiramisu maison sans parler des pâtes et raviolis !

N'hésitez plus et allez tester cette pizzeria si ce n'est déjà fait, vous ne serez pas déçus !

Pizzeria Sauveur, 10 rue d'Aubagne, 13001 Marseille. Ouvert du mardi au samedi midi et voir.

samedi 13 septembre 2014

Libfly : une communauté de lecteurs et plus encore

http://www.libfly.com
Vous connaissez Libfly ? C'est un réseau social du livre, une communauté de lecteurs, une bibliothèque personnelle en ligne, bref c'est plein de choses à la fois et un site vraiment intéressant pour les passionnés du lecture créé en 2009 par la société Archimed.

On peut entre autres :
- créer sa bibliothèque et classer ses livres dans des listes thématiques
- noter les livres lus et  partager nos chroniques de lecture et citations préférées
- échanger avec d'autres lecteurs sur le forum
- prêter ses livres et participer aux opérations "Livres voyageurs"
- se tenir au courant de l'actualité du monde de livre grâce aux informations, aux retransmissions vidéo de manifestations littéraires et aux opérations de partenariat avec les éditeurs

C'est d'ailleurs ce dernier point qui m'a donné envie de vous préparer cet article car, actuellement Libfly propose à ses inscrits la troisième édition de "La Voie des Indés". Il s'agit d'une "exploration collective de l'édition indépendante francophone". Et oui, en cette période de rentrée littéraire, où l'on parle beaucoup des mêmes livres des mêmes grands éditeurs qui ont les moyens d'occuper la scène médiatique (ce qui n'enlève rien à leur qualité bien sûr), Libfly s'intéresse à l'édition indépendante et donc aussi aux petites maisons d'édition plus discrètes. 

http://www.lavoiedesindes.fr


L'idée principale de l'opération, c'est "un livre contre une critique". Chaque inscrit peut participer et recevoir un livre en s'engageant à le lire bien sûr et à le chroniquer sur Libfly ! Il s'agit d'offrir un maximum de visibilité aux éditeurs en diffusant les chroniques de leurs livres mais également en leur donnant un espace sur le forum pour que les lecteurs puissent discuter des livres mis à disposition pour l'opération. La Voie des Indés, c'est aussi tout une série de rencontres, discussions et rendez-vous notamment une soirée d'ouverture qui aura lieu à Lille le 2 octobre et une soirée de clôture à Paris le 15 décembre. 

Retrouvez toutes les infos sur l'opération grâce à leur tout nouveau et tout beau site Internet : www.lavoiedesindes.fr. On y trouve notamment l'agenda de toutes les rencontres prévues, un espace pour chaque éditeur et bientôt toutes les chroniques rédigées par les inscrits à Libfly.

Libfly est un site que j'aime pour son côté convivial d'échange et de partage entre lecteurs passionnés mais également car il propose chaque année une rentrée littéraire alternative et que ça fait du bien ! Si vous n'êtes pas encore inscrits, foncez !!!


Mon compte Libfly

vendredi 5 septembre 2014

Je n'ai pas peur de Niccolò Ammaniti

Été 1978 dans un petit village du sud de l'Italie. Il fait une chaleur à crever et personne ne sort avant la tombée de la nuit. Personne, sauf les quelques enfants du villages, Michele, Salvatore, Remo et les autres, qui trompent leur ennui entre parties de foot, balades à vélo et courses. C'est justement parce qu'il a perdu une course et a obtenu un gage que Michele découvre, dans la cour d'une maison délabrée, au fond d'un trou puant, un petit garçon nu et enchaîné. Il est vivant ! Michele décide de retourner voir l'enfant et un lien se tisse entre eux. Qui est-il ? Qui l'a enchaîné et pourquoi ?

L'histoire paraissait prometteuse en lisant la quatrième de couverture. Je n'ai pas été déçue et j'ai dévoré ce livre en un jour ! Tout d'abord, Niccolò Ammaniti parvient parfaitement à retranscrire l'atmosphère de ce petit village en Italie : on ressent presque la chaleur et le soleil qui nous écrase et on imagine aisément une lumière aveuglante et des paysages arides.  

Ensuite, l'intrigue autour de l'enfant enchainé est bien menée. Tout se met rapidement en place et l'on sait très vite qui est ce petit garçon et comment il est arrivé là. Mais, Nicollò Ammaniti a le don d'enchaîner les situations jusqu'au climax du dénouement et nous tient en haleine du début à la fin.
 
Enfin, l'auteur nous immerge dans la tête d'un petit garçon de neuf ans et c'est très réussi. On y suit son quotidien dans un univers pas toujours facile : la famille de Michele est pauvre et le père routier souvent absent. Sa rencontre avec l'enfant enchaîné va bouleverser ce quotidien, partagé entre sa famille et ses amis, et remettre en question bien des choses, notamment sa vision du monde des adultes qui l'entourent. Nicollò Ammaniti nous offre un récit initiatique très intéressant.

Ce roman, à la fois policier et d'initiation est une belle découverte. Il a reçu le Prix Viareggion bien mérité, en 2001. Voilà un auteur à suivre ! Le roman a été adapté au cinéma par Gabriele Salvatores sous le titre L'été où j'ai grandi, j'ai bien envie de le voir.

samedi 30 août 2014

Quand l'empereur était un dieu de Julie Otsuka

Dans son roman, Julie Otsuka choisit d'aborder un aspect souvent méconnu de la Seconde Guerre mondiale : les camps de concentration aux États-Unis créés à l'attention des citoyens d'origine japonaise. Nous suivons donc une famille d'origine japonaise, plutôt aisée, a priori bien intégrée dans leur paisible ville. Au lendemain de l'attaque de Pearl Harbor, le père de famille est arrêté et déporté dans un camp de prisonniers. La mère et ses deux enfants se rendent d'eux-mêmes, en suivant les consignes placardées un peu partout en ville, au train qui les conduit dans leur nouveau lieu de résidence, un camp en plein désert américain. Commence alors leur nouvelle vie de prisonniers dans des conditions déplorables : ils subissent chaleur extrême l'été et froid l'intense l'hiver, manque d'hygiène qui provoque des épidémies, rationnement, manque d'eau et de nourriture, pénuries en tout genre, attente continue (du courrier, des repas, d'informations...)... Une fois libérés, un retour à une vie normale est-il encore possible ?

Julie Otsuka s'inspire de la déportation de ses grands-parents en 1941, mais elle écrit son roman en se débarrassant de tout pathos que d'autres auraient pu facilement mettre en avant  : on ne connait même pas le nom des personnages qui sont désignés uniquement par "le garçon", "la fille", "la mère". On peut alors avoir du mal à s'y attacher mais personnellement j'ai trouvé l'utilisation de ces termes génériques plutôt intéressante. On suit une famille comme tant d'autres et ce détachement apparent ne rend que plus puissant et réel le texte de Julie Otsuka. Car malgré tout, comment ne pas être touché par ce jeune garçon perturbé parce qu'il a vu son père être amené par des hommes du F.B.I. alors qu'il était en robe de chambre et pantoufles ? Et par le personnage très fort de la mère, qui se retrouve seule avec ses enfants, obligée de se séparer de sa maison, de ses animaux domestiques et de sa vie et qui se demande si son mari la reconnaîtra après des années de séparation ?

Quand l'empereur était un dieu évoque des événements de la Seconde Guerre mondiale dont on parle peu et rappelle le racisme envers les citoyens d'origine japonaise au lendemain de Pearl Harbor. Une lecture que j'ai beaucoup aimée et que je vous conseille !

Extrait : 
Chaque semaine, ils entendaient circuler de nouvelles rumeurs.
On allait mettre les hommes et les femmes dans des camps séparés. On allait les stériliser. On allait leur retirer leur citoyenneté américaine. On allait les emmener en haute mer pour les exécuter. On allait les envoyer sur une île déserte et les y abandonner. On allait tous les déporter au Japon. On ne les autoriserait jamais à quitter l'Amérique. On allait les garder en otages tant que tous les prisonniers de guerre américains jusqu'au dernier ne seraient pas rentrées sains et saufs au pays. On allait les confier à la garde des Chinois dès que la guerre serait terminée.
"On vous a amenés ici pour votre propre protection", leur avait-on assuré.
C'était dans l'intérêt de la sûreté nationale.
C'était une question de nécessité militaire.
C'était pour eux l'occasion de prouver leur loyalisme.

mardi 26 août 2014

La Promesse du bonheur de Justin Cartwright

C'est l'histoire des Judd, une bonne famille anglaise un peu décomposée depuis que la fille ainée, Judith, a été condamnée à deux ans de prison aux États-Unis pour un vol d’œuvre d'art. Charlie, le fils, s'est entiché d'une belle jeune femme qu'il n'est plus sûr d'aimer alors qu'elle vient de lui annoncer qu'elle était enceinte. Sophie, la fille cadette, est retombée dans la drogue et perd son temps avec un homme marié. Quant aux parents, réfugiés dans les Cornouailles, rien ne va plus entre eux, le père refusant d'aller voir sa fille pourtant chérie en prison. Là voilà d'ailleurs qui sort après deux ans de détention : l'occasion peut-être d'un nouveau départ pour cette famille enfin réunie.

Ce qui est appréciable dans ce roman, c'est que tous les personnages de cette famille sont traités de façon équitable. On a affaire ici à un roman extrêmement bien construit dans lequel chaque chapitre fait la part belle à un des personnages à tour de rôle. Si l'intrigue principale tourne autour de Judith, dont on apprend au fur et à mesure quelques détails sur le vol commis, sur les conditions de sa détention et sur son lent retour à une vie hors de prison, les autres personnages ne sont pas en reste. Charlie, auto-proclamé sauveur de la famille, va tout mettre en œuvre pour que sa sœur retrouve une vie normale, alors que la sienne est bousculée par l'arrivée d'un enfant et ses propres doutes. Sophie décide de se reprendre en main, la mère, Daphné, veut à tout prix réunir sa famille en Cornouailles et enfin Charles, le père, terrifié par les retrouvailles avec sa fille car il n'a pas eu le courage d'aller la voir en prison, semble partir complètement à la dérive. C'est peut-être cela le sujet du roman, la culpabilité d'un père face à sa fille et le pardon. C'est en tout cas l'histoire la plus touchante.

Voilà une belle lecture de cet été : le roman est très bien écrit et ponctué d'une pointe d'humour dans lequel on trouve des personnages justes et attachants. S'il ne restera pas forcément dans ma mémoire, sa lecture a été un plaisir !

jeudi 7 août 2014

Bienvenue au club de Jonathan Coe

Bienvenue au club est une fresque sociale, historique et culturelle des années 70 en Angleterre. On y suit un groupe d’amis, lycéens dans un établissement privé, rêveurs, musiciens, écrivains, journalistes en herbe, qui découvrent les filles, la musique punk et les soirées alcoolisées. Avec beaucoup d’humour et d’ironie, Jonathan Coe nous fait partager un temps le quotidien de ces lycéens qui montent des groupes de musique, passent leurs examens, sortent avec des filles et se racontent avec moults éclats de rires les dernières blagues d’Harding, le clown du lycée. Benjamin va-t-il réussir à se faire connaître de Cicely, la bombe de l’école de filles d’à côté ? Et Lois trouvera-t-elle l’homme de ses rêves dans les petites annonces d’un journal ? 

Benjamin, Doug, Philip, Claire et compagnie s’interrogent à peine sur le monde qui les entoure et les événements qui déchirent l’Angleterre. Car derrière leurs petites histoires innocentes, on entrevoit aussi, notamment à travers leurs parents délégués syndicaux ou chargés du personnel, les grandes grèves qui paralysèrent certains secteurs dans les années 70 quand les travailleurs se battaient contre le capitalisme, les patrons, les injustices sociales. Les manifestations pacifiques sont rapidement maitrisées par des policiers qui matraquent à tout va. 

Ce que l’on retient aussi de ces années-là, c’est la montée de l’extrême-droite et du racisme en Angleterre : Eric Clapton ivre lors d’un concert en 1976 soutient publiquement Enoch Powell, homme politique convaincu des dangers, pour l’Angleterre et les Anglais, de l’immigration. Margaret Thatcher reprendra d’ailleurs certaines de ses idées. Steve Richards, le seul élève noir du lycée, est appelé "Banania" par ses camarades. Des tracts racistes sont diffusés dans les entreprises. Ce sont à travers c’est quelques éléments perçus par notre groupe de lycéens, que l’on se rend compte de l’ampleur de la haine raciale qui se propage. 

La haine raciale touche également les Irlandais : nous sommes en plein conflit qui ne veut pas s’appeler guerre et les bombes explosent, les morts touchent de près nos lycéens qui entendent alors parler de l’IRA. 

Jonathan Coe réussit à merveille à faire de Bienvenue au club à la fois un tendre et drôle roman d’apprentissage et une critique sociale de l’Angleterre des années 70, pays en mutation en proie à de nombreux conflits. Je vous le conseille absolument ! J'ai également apprécié les variations de types de textes dans le récit : Jonathan Coe insère des articles du journal du lycée, des retranscriptions d'interviews, des lettres...

C’est le premier tome d’un diptyque et la suite, Le Cercle fermé, reprend le fil du récit dans les années 90.  Voilà un autre livre qu’il va falloir que je me procure au plus vite.

mardi 5 août 2014

Le dernier gardien d'Ellis Island de Gaëlle Josse

Quelques jours avant la fermeture définitive du centre d'immigration d'Ellis Island en novembre 1954, John Mitchell, le directeur et dernier habitant du site, écrit un journal dans lequel il retrace sa vie à Ellis Island et les rencontres déterminantes qu'il a faites. Il évoque les souvenirs avec beaucoup d'émotion Liz son épouse et Nella, immigrante italienne, deux femmes qui ont bouleversé sa vie.

A travers le destin d'un individu, John Mitchell, c'est aussi un peu l'Histoire américaine que Gaëlle Josse évoque dans son roman. En effet, Ellis Island était l'entrée principale des migrants aux États-Unis et l'auteur parvient à merveille à évoquer leur arrivée, après de longs trajets éprouvants en bateau, leur misère, leur peur de se voir refuser l'entrée dans le pays de la Liberté, les contrôles avec le questionnaire de vingt-neuf questions, les mises en quarantaine, les épidémies qui ont tué des milliers de migrants... Ellis Island a également été un camp de prisonniers pendant et après la Seconde Guerre Mondiale et le rôle de John Mitchell a alors été différent, passant ainsi à gardien de prison.

Mais, Le dernier gardien d'Ellis Island, c'est aussi et surtout l'histoire d'un homme qui fait le bilan de sa vie et se retrouve face à ses choix, ses doutes et ses regrets. Il a connu l'Amour, la passion et a commis des erreurs dont il gardera des remords toute sa vie. Avec une écriture simple et fluide, Gaëlle Josse nous livre un beau récit, celui d'un destin bien humain plongé au cœur de l'Histoire américaine.

Mon seul regret sur ce texte est qu'il se lit trop vite. J'aurais aimé plus de récits d'immigrés, plus de personnages, plus de profondeur.

Extrait :

"Oui, c'est par la mer que tout est arrivé, par ces bateaux remplis de miséreux tassés comme du bétail dans des entrepôts immondes d'où ils émergeaient, sidérés, engourdis et vacillants, à la rencontre de leurs rêves et de leurs espoirs. Je les revois. On parle tout les langues ici. C'est une nouvelle Babel, mais tronquée, arasée, arrêtée dans son élan et fixée au sol. Une Babel après son anéantissement par le Dieu de la Genèse, une Babel de la désolation, du dispersement et du retour de chacun à sa langue originelle."

Pour compléter la lecture du roman, Gaëlle Josse a créé un site web très intéressant qui réunit photographies des immigrés d'Ellis Island et chansons autour de l'exil : http://derniergardienellis.tumblr.com/

Ce roman sera publié le 4 septembre 2014 aux éditions Noir sur blanc. Je les remercie beaucoup, ainsi que Babelio pour leur opération Masse critique.

vendredi 1 août 2014

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal


Simon Limbres est un jeune adolescent, fougueux et plein de vie. Au retour d'une belle session de surf au petit matin, il est gravement blessé dans un accident de voiture. A l'hôpital, il est rapidement déclaré en état de mort cérébrale. De la douleur des parents de Simon à la patiente qui attend un cœur, en passant par les nombreux médecins et infirmiers qui jalonnent le roman, Maylis de Kerangal nous fait vivre le roman d'une transplantation cardiaque.

Maylis de Kerangal a une belle et puissante écriture, faite de longues phrases qui nous laissent à bout de souffle. Cette écriture se prête à merveille au sujet de son roman, un sujet fort, difficile. Ici la quasi totalité de l'intrigue se déroule dans des hôpitaux aseptisés, dans lesquels vont se croiser plusieurs personnages : les parents de Simon, le personnel médical qui s'occupe de lui, les docteurs venus prélever les organes, la patiente en attente d'un cœur. Du début à la fin, nous suivons le cœur de Simon et le roman semble rythmé par ses battements. Chaque personnage joue son rôle et est traité de façon égale : la douleur des parents de Simon ne l'emporte pas sur les pans de vie des docteurs et infirmiers que Maylis de Kerangal nous donne à voir. L'auteur réussit à traiter son sujet sans tomber dans le pathos ou le sentimentalisme et c'est appréciable. En plus, de nous donner à lire le récit précis d'une transplantation cardiaque, de l'accord des proches à l'acte chirurgical lui-même, c'est toute une galerie de personnages bien vivants et attachants, avec leurs doutes, leurs espoirs, leurs joies, qui peuplent ce roman et font de lui un chef-d’œuvre d'humanité.

Ce roman qui aborde la question douloureuse de la mort d'un jeune adolescent et du don d'organes mérite absolument les nombreux prix littéraires qui l'ont récompensé.

mardi 29 juillet 2014

Esprit d'hiver de Laura Kasischke

C'est le matin de Noël dans le Michigan. Holly attend des invités pour le repas mais se réveille tard. Son mari est parti chercher ses parents à l'aéroport et un terrible et soudain blizzard bloque toutes les routes. Holly se retrouve en tête à tête et en huis-clos avec sa fille Tatiana, adoptée il y a treize ans dans un orphelinat au fin fond de la Sibérie. La journée s'annonce tendue car Tatiana est d'une humeur exécrable et Holly n'arrive pas à sortir de sa tête cette impression étrange au réveil : "quelque chose les avaient suivis depuis la Russie".

J'aime beaucoup les romans de Laura Kasischke, j'aime bien son écriture, sa façon de rendre angoissant le quotidien, par petites touches impalpables d'étrangeté. Pourtant ici, j'ai eu du mal à rentrer dans l'histoire. Le début est long, mais long ! Comme nous sommes plongés dans toutes les pensées d'Holly, le temps passe à une allure très lente : on a l'impression qu'Holly met trois heures pour se lever et une éternité pour se décider à faire cuire son rôti... Sa fille et elle ne font que se prendre la tête pour rien, et cela en est presque agaçant.

Mais heureusement, Laura Kasischke nous emmène petit à petit dans son univers. Des flashbacks nous font entrevoir le sinistre de l'orphelinat Pokrovka n.2 en Sibérie : un monde terriblement glaçant bien éloigné de la paisible vie de famille d'Holly. Cette dernière, bouleversée par son impression tenace au réveil, revient sur des incidents bizarres survenus depuis l'arrivée de Tatiana qui pourraient conforter son idée que quelque chose ne va pas. D'ailleurs, le comportement de Tatiana devient étrange, inquiétant, et on commence à s'interroger, à chercher à comprendre.

Je n'en dirai pas plus car la fin est magistrale. Une apothéose ! Il faut absolument lire ce roman de Laura Kasischke, malgré les lenteurs du début, pour cette une fin dérangeante, angoissante à souhait. C'est un roman qui ne nous laisse pas tranquille une fois terminé : on cherche à retrouver dans ce que l'on vient de lire les indices qui auraient pu nous mener sur la piste, qui confirment la découverte de la fin. J'ai lu plusieurs romans de Laura Kasischke et parfois, j'ai été déçue par leurs fins en queue de poisson. Mais ici, la fin est maitrisée à merveille et confirme tout le talent de l'écrivain.

jeudi 24 juillet 2014

Le poids du papillon d'Erri De Luca


Dans les Alpes italiennes, le roi des chamois, qui domine sa harde depuis longtemps déjà, sent que sa dernière heure est venue. C'est aussi le cas du braconnier revenu vivre en montagne, en solitaire, qui sent le poids de la vieillesse sur lui. Son dernier souhait ? Abattre le roi des chamois qui se joue de lui depuis des années et qui lui a toujours échappé.

Erri de Luca met en parallèle deux personnages, un animal et un homme, qui se ressemblent par bien des côtés : deux êtres solitaires, taciturnes, qui ne se mélangent pas aux autres, qui se sentent traqués (le chamois par le braconnier et le braconnier pris aux pièges d'une femme rencontrée), deux âmes qui sentent la mort approcher et se remémorent leurs années passées. Qui des deux est le plus noble ? Qui sera le plus digne lors de leur dernier duel ? 

Avec son écriture précise et épurée, poétique par moments, Erri de Luca nous offre un beau conte, sur l'homme et la nature dans lequel on retrouve son amour des paysages sauvages (Erri De Luca est un alpiniste chevronné). C'est un conte qui interroge sur la nature de l'homme, sur l'essentiel de la vie, et je vous le conseille fortement.

"L'été, les étoiles tombaient comme des miettes, brûlaient en vol pour s'éteindre dans les champs. Alors, il s'approchait de celles qui étaient tombées près de lui pour les lécher. Le roi goutait le sel des étoiles."

mardi 22 juillet 2014

Les gens heureux lisent et boivent du café d'Agnès Martin-Lugand

Diane a perdu son mari et sa fille dans un accident de voiture. Dévastée, elle ne parvient pas à s'en remettre. Un an après le tragique accident, elle décide de tout quitter pour partir seule en Irlande. Elle y fera des rencontres qui peu à peu la ramèneront à la vie...

J'ai beaucoup entendu parler de ce livre, et lu pas mal d'avis plutôt enthousiastes. Ce livre a d'abord été publié à compte d'auteur en ebook, avant d'être publié par les éditions Lafont grâce au grand succès rencontré. Le titre, la couverture et le fait que l'histoire se déroule en Irlande m'ont finalement convaincue de lire ce livre pour débuter tranquilou mes vacances.

Sauf que...

1) J'ai d'abord été déçue par le fait que ce titre, qui m'a flashée dans l’œil, est en fait uniquement le nom du café librairie que tient Diane, café dans lequel on passe très peu de temps, et que l'histoire n'ait finalement quasiment rien à voir avec la lecture ou les livres. L'héroïne elle-même n'ouvre quasiment pas un livre durant le roman. Titre un peu trompeur donc.

2) Aaaah l'Irlande, la mer, les beaux paysages, le climat ! Ça fait rêver non ? Sauf que là, ça pourrait se passer en Bretagne, ou dans n'importe quelle ville au bord de la mer avec un temps changeant (mais souvent pourri il faut avouer), ce serait pareil, on ne verrait pas la différence. Enfin, quand même ouf, il y a un pub et ils boivent des pintes. On situe tout de suite l'Irlande là !

3) L'histoire est très convenue et manque de profondeur. Diane arrive en Irlande et rencontre son voisin : un beau ténébreux mais complètement antipathique, un bourru, un ours des cavernes, un macho... mais qui, ô surprise, va révéler son cœur tendre et lui faire redécouvrir le plaisir d'être une femme, de séduire, de vivre.

4) Les personnages sont très stéréotypés. Je viens de vous parler d'Edward le beau voisin, mais il y a aussi Félix, le meilleur ami ultra gay de Diane, qui passe des nuits de folies et des journées à raconter sa vie sexuelle déjantée. On a aussi la sœur sexy d'Edward, au caractère opposé et un peu fofolle, les parents embêtants... 

Alors est-ce que je vous conseillerai ce livre ? Pourquoi pas, si vous voulez lire une histoire un peu touchante dont on a malgré tout envie de connaître la fin. Moi j'ai été déçue, car je m'attendais à quelque chose de plus. J'ai eu un peu l'impression de lire de la chick-lit déguisée : sous une couverture, un titre et une histoire de deuil plus sérieux, on retrouve quand même certains éléments typiques (le beau mec désagréable au début, le meilleur ami gay...).  Attention, je n'ai rien contre cette littérature-là, j'en lis de temps en temps et j'apprécie. Mais là, ce n'est pas ce que je recherchais !

mardi 15 juillet 2014

Du côté de la Treille à Marseille : sur les traces de Marcel Pagnol

Aujourd'hui, je vous emmène en balade dans le chouette quartier de la Treille, tout à l'est de Marseille. La Treille doit sa réputation à l'écrivain Marcel Pagnol, car il y passa une partie de son enfance, s'y réfugia adulte pour écrire, dans la Villa Pascaline et y tourna plusieurs films dont Jofroi et Cigalon dans les années 1930. Il est enterré dans le cimetière de la Treille, au pied du village. 

Alors pour tous les fans de Marcel Pagnol qui veulent marcher sur ses traces ou tout simplement pour ceux qui veulent faire une balade dans un quartier calme, à l'écart de Marseille, très arboré, qui grimpe un peu et qui offre de superbes points de vues sur Marseille et le massif du Garlaban, je vous conseille de ne pas passer à côté du quartier de la Treille.

Sur la tombe fleurie de Marcel Pagnol est écrit : "Il a aimé les fontaines, ses amis et sa femme.".  On y trouve aussi de jolis galets peints, clin d’œil aux œuvres de Pagnol.



Derrière l'église de la fin du 19e siècle, on trouve une placette où trône la "fontaine de Manon", qui a servi au tournage de son Manon des Sources avec sa femme dans le rôle-titre. Et un peu plus loin, le restaurant Le Cigalon, où déjeunaient les acteurs pendant les tournages du réalisateur. J'ai d'ailleurs bien envie de tester ce restaurant, qui bénéficie d'une vue superbe et d'une carte appétissante !




En remontant le chemin des Bellons, avec au passage de superbes maisons de villages et villas, on passe devant la Pascaline, et on arrive à la Bastide Neuve, maison familiale où Pagnol passait ses vacances. Nous ne sommes déjà plus à la Treille, mais dans le hameau des Bellons, commune d'Allauch. Il est temps de redescendre...

Villa Pascaline
La Bastide Neuve, dont une partie est malheureusement à l'abandon...
Cette balade me donne envie de me replonger dans les œuvres de Marcel Pagnol, dont je n'ai lu finalement que la Trilogie marseillaise. Je lirai bien Souvenirs d'enfance (qui regroupe quatre romans autobiographiques dont La Gloire de mon père et Le Château de ma mère) et dans laquelle Pagnol écrit : 

« Vous n'allez pas me dire que vous allez à La Treille ? » 
« Nous traversons le village, dit mon père, mais nous allons encore plus loin. »
« Mais après La Treille il n'y a plus rien ! »
« Si, dit mon père, il y a Les Bellons. »

Pour cette balade, nous avons suivi l'itinéraire proposé par Le guide du promeneur de Marseille, de François Thomazeau, que je vous conseille pour de belles promenades à pied.

mercredi 9 juillet 2014

Le tort du soldat d'Erri De Luca

Le tort du soldat est un très court roman qui se compose de deux récits. Le premier récit est celui d'un homme, traducteur et spécialiste du yiddish, hébergé dans une auberge au milieu des Dolomites, en Italie. Alors qu'il travaille sur une traduction, il croise le regard d'une femme à la table voisine, accompagné de son père. Le deuxième récit est celui de cette femme : elle y parle de son père, ancien soldat allemand qui n'éprouve aucun remords pour les horreurs commises pendant la Seconde Guerre Mondiale et dont le seul tort est, pour lui, d'avoir perdu cette guerre.

Le narrateur du premier récit pourrait être Erri De Luca lui-même car il évoque son amour pour la langue et la littérature yiddish et l'on sait qu'Erri de Luca a appris le yiddish et traduit des poètes juifs qui s'exprimaient dans cette langue. Mais, le narrateur nous parle également de la Shoah, en relatant ses impressions lors de sa visite à Auschwitz et Birkenau : "C'était un des lieux du 20e siècle où l'irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette."

Le deuxième récit apporte un point de vue intéressant, celui de la fille d'un criminel de guerre. Elle nous décrit un homme glaçant qui n'éprouve aucune culpabilité, si ce n'est celle de la défaite : "Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité." Il fait le geste de chasser les pellicules de ses épaules. "Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l'Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe." 
C'est aussi un homme qui s'est senti traqué toute sa vie, obligé de travestir sa voix pour ne pas être reconnu : "Dans leurs actions, les militaires imposaient aux prisonniers de regarder à terre, il était interdit de regarder en face le soldat allemand. Mais la voix, ils devaient l'entendre. Ils pouvaient s'en souvenir. On sait bien que dans certains cas, on a pu reconnaître une personne à sa voix." Obsédé par l'échec du nazisme, il va chercher à se l'expliquer en étudiant la Kabbale, tradition judaïque, dans laquelle il croit pouvoir trouver les raisons de la défaite.

Avec ce bref roman, Erri De Luca rappelle le rôle de l'écrivain, celui de faire réfléchir sur les grandes tragédies, afin de ne pas les oublier : "Wohnungsbezirk, "zone d'habitation", c'est ainsi qu'ils appelaient l'enclos de corps mis au rebut. Ils appelaient Aussiedling, "transfert", l'envoi dans les trains blindés au camp d'extermination. Ils se couvraient en débitant de fausses expressions. C'est ce que font les pouvoirs et il revient aux écrivains de rétablir le nom des choses.

Erri De Luca est un grand écrivain dont j'admire le talent, l'écriture précise et percutante et l'engagement politique. J'ai assisté à une rencontre avec cet auteur et sa vision de l'écrivain est très intéressante : il n'invente pas ses histoires, il les rédige en s'inspirant de sa vie passée ou de ce qui s'est passé autour de lui. Pour lui, l'histoire majeure du 20e siècle, c'est l'invention de la guerre moderne et Le tort du soldat en offre un angle inédit.

Paru en 2012 en Italie chez Feltrinelli, ce roman a été traduit en français et publié aux éditions Gallimard en 2014.

lundi 7 juillet 2014

Mr Gwyn d'Alessandro Baricco

Jasper Gwyn est un personnage atypique : romancier au succès modeste mais honnête, il publie un jour dans The Guardian la liste des cinquante-deux choses qu'il ne fera plus. La dernière de ces choses est "écrire des livres". Son agent littéraire et ami Tom pense d'abord à une provocation, un formidable coup de pub, mais Jasper est déterminé. Après avoir retrouvé sa vie d'anonyme sans pression, c'est dans une galerie qu'il finit par trouver sa nouvelle vocation : il souhaite réaliser des portraits à la manière d'un peintre, avec atelier et modèle, mais des portraits écrits. L'idée est loufoque, et Jasper Gwyn va tout mettre en œuvre pour la réussir : choix de l'atelier, de la luminosité et de l'ambiance sonore, et enfin, choix du modèle. C'est le début d'une expérience inédite à l'issue surprenante !

Il m'a fallu un peu de temps pour vraiment entrer dans ce roman d'Alessandro Baricco. Car Jasper Gwyn n'est pas un personnage très attachant : on ne sait pas grand chose sur lui et son désir d'arrêter d'écrire des romans n'est pas très claire. Quant à son idée de portraits écrits, elle est au début totalement opaque et incompréhensible. 
Au bout d'une cinquantaine de pages, Jasper met tout en œuvre pour la réalisation de son projet et rencontre une galerie de personnages intéressants : un agent immobilier, un compositeur de musique, un vieil artisan qui fabrique ses ampoules à la main, et surtout Rebecca, son premier modèle. C'est dans ses rencontres et ses relations avec les autres, notamment avec son ami Tom, que le héros du roman devient intéressant.

Il faut donc réussir à passer le début un peu hésitant, un peu long, pour accrocher au roman. Alessandro Baricco nous livre un récit intéressant, d'où ressort un humour subtil, typiquement anglais, dans quelques situations cocasses et un peu absurdes. Mais il garde aussi un ton plus sérieux, voire dramatique, et en nous pousse également à nous interroger sur l'idée de l'artiste et de l'Art.

"Jasper Gwyn disait que chacun de nous est la page d'un livre, mais d'un livre que personne n'a jamais écrit et que nous cherchons en vain dans les rayonnages de notre esprit. Il m'a dit que ce qu'il essayait de faire était d'écrire ce livre pour les gens qui venaient le voir. Il fallait réunir les bonnes pages. Il était sûr d'y arriver."

 Mr Gwyn d'Alessandro Baricco est sorti en France en 2014 aux éditions Gallimard.

samedi 28 juin 2014

L'Unité de Ninni Holmqvist

Parce qu'elle a 50 ans, qu'elle est célibataire et sans enfants, Dorrit se voit contrainte de rejoindre "l'Unité". Cela ressemble à un grand complexe hôtelier, avec piscine, sauna, jardin, salle de gym, théâtres, cinémas et restaurants. Tous les résidents, les femmes à partir de 50 ans et les hommes à partir de 60 ans, sont logés dans des appartements lumineux, nourris et peuvent occuper leur temps avec le loisir de leurs choix. Le paradis non ? Sauf qu'ils ne peuvent pas en sortir, qu'ils n'ont plus de contact avec l'extérieur et sont surveillés par des caméras 24H/24. Comme ils ont été jugés "superflus" d'un point de vue économique, ils redeviennent utiles en constituant une réserve d'organes pour les gens "nécessaires" de l'extérieur (ceux qui ont des enfants ou un emploi important) et on teste sur eux les nouveaux traitements médicaux et autres expériences psychologiques. Si Dorrit se résout à passer les dernières années de sa vie à servir de cobaye et à donner ses organes un à un jusqu'au don final, une rencontre va tout bouleverser.

J'aime bien les romans d'anticipation, notamment ceux qui font référence à des débats actuels de notre société. C'est le cas de L'Unité, une dystopie qui nous renvoie forcément aux questions du vieillissement de la société, des progrès de la médecine et des problèmes d'éthique que cela entraine. L'Unité nous renvoie également à des questions plus personnelles : est-on vraiment complet qu'à partir du moment où l'on a un enfant ? Est-ce la norme à atteindre comme s'il n'était pas normal de ne pas en avoir/vouloir ? 

Ces sujets sont abordés avec intelligence, en évoquant une Suède pas si lointaine de nous, idéale par certains côtés (une démocratie où les hommes et les femmes sont appelés à se développer et à s'épanouir), mais froide et terriblement angoissante pour les personnes qui sortent du lot. Et que dire de la procréation qui n'est plus un désir, mais une obligation si l'on veut être considéré comme utile ?

Si on rajoute à cela un peu de sentimentalisme, des personnages attachants et une intrigue très bien menée, on obtient un très bon livre que l'on a du mal à lâcher ! Ce roman n'est pas sans rappeler Auprès de moi toujours (Never let me go) de Kazuo Ishiguro, en abordant d'autres problématiques. Et si je ne vous ai pas convaincus, sachez que ce livre m'a été conseillé par Lili Galipette et Miss Bouquinaix en personne, alors là...

lundi 23 juin 2014

A Suspicious River de Laura Kasischke

La Suspicious River, c'est le nom de la rivière qui coule derrière le Swan Motel dans lequel Leila travaille, mais aussi le nom de la petite ville du Michigan où elle habite. Elle est jeune, belle et mariée à un anorexique avec qui elle s'ennuie, mais lorsqu'elle travaille au motel comme réceptionniste, elle se prostitue, vendant ses services aux hommes qui veulent un peu plus qu'une chambre, avec sa phrase habituelle :
"Votre chambre est à soixante dollars. Je trouve qu'une petite visite veut bien ça, qu'en pensez-vous ?"

Si les personnages des romans de Laura Kasischke que j'ai lus ont parfois un peu tendance à ne pas se soucier du mal qu'on leur fait, physiquement ou mentalement, ici avec Leila, on est carrément dans l'autodestruction. Lorsqu'on lui fait du mal (et on lui en fait, car les hommes qu'elle rencontre ne sont pas des tendres), elle est comme déconnectée de son propre corps, son esprit plane au-dessus d'elle et elle ne ressent rien, ne dit rien, ne se révolte pas. Pire, on a l'impression qu'elle cherche, qu'elle attend qu'on la maltraite, jusqu'à tomber amoureuse de Gary Jensen qui, lors de la première rencontre, la frappe et la viole. C'est super glauque ! Le lecteur est comme un voyeur, qui partage aussi son quotidien sordide.

C'est une lecture qui m'a parfois mise mal à l'aise, m'obligeant à refermer le livre et faire une pause, une lecture que je ne conseille pas à tout le monde, seulement aux lecteurs avertis. Et là, je vous entends vous demander pourquoi donc je n'ai pas arrêter cette lecture dérangeante ! J'ai voulu lire ce roman jusqu'au bout pour chercher une explication, pour comprendre pourquoi Leila laissait les hommes utiliser son corps à leur guise et semblait si peu consciente de l'horreur de sa situation. On peut bien sûr essayer de trouver une raison dans son enfance, lorsqu'elle voyait sa mère, si belle, coucher avec un autre homme que son mari. Ou bien dans les autres éléments de son enfance qui sont dévoilés petit à petit. C'est d'ailleurs cette partie de l'histoire qui m'a le plus intéressée. Il n'empêche que je suis sortie de cette lecture un peu perturbée.

A Suspicious River, c'est le premier roman de Laura Kasischke : heureusement que j'en ai lu d'autres avant, car je n'aurais sûrement pas continué à en lire. Ce roman est plein de violence, très sombre, et on y visite peut-être les pires recoins de l'âme humaine.

"Ces hommes savent.
Ces hommes-là sentent toutes les filles qui passent sur leur chemin, avec leur vernis à ongles rose et leurs socquettes, avec leurs livres de classe serrés contre leur poitrine. Ces hommes-là savent tendre le nez dans la brise et ils savent toujours quelles sont les filles qui courront dans la mauvaise direction, à tous les coups. Celles qui ne diront jamais rien à qui que ce soit, la honte serpentant dans leurs veines comme un fin fil bleu ; elles seront juste surprises d'être encore en vie. Pas reconnaissantes, sans aucun doute, ni désireuses, mais au courant des coutumes de ce coin du pays, de cette grasse terre de désolation. La fréquence, le coup sourd donné par un poing, ou par un pénis, ou par une bouchée de boue.
Le plus vieux montrait au plus jeune comment faire. Comme ces hommes-là font toujours. La prochaine fois, le jeune serait capable de sentir tout ça par lui-même."